la défense de Mohamed Bakkali implore la Cour de ne pas condamner «le loueur de voitures à l’égal de l’assassin»

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La parole est toujours à la défense au procès des attentats du 13 novembre 2015. Ce mardi 21 juin, les avocats de Mohamed Bakkali avaient la parole. Le Parquet national antiterroriste a requis la perpétuité assortie d’une période de sûreté de 22 ans à l’encontre de cet homme présentée comme « la cheville ouvrière » de la cellule terroriste. Compte rendu d’audience.

Avec notre envoyé spécial au palais de justice

Au moment de se lever, Me Orly Rezlan sait que la tâche ne sera pas facile. Le ministère public a requis une peine particulièrement lourde contre son client, le présentant comme le « surintendant de la terreur ». Mohamed Bakkali, déjà condamné en première instance à 25 ans de prison dans le dossier des attentats du Thalys (il a fait appel) a cette fois choisi d’exercer son droit au silence. Alors que son nom revenait sans cesse, il n’a pratiquement pas pris la parole et jamais pour se défendre. « Je ne me ferai pas le ventriloque des déclarations qu’il n’a pas faites, mais je vais essayer d’être un pont entre vous et lui », commence l’avocate. Sans emphase, mais avec détermination, elle déconstruit l’image du logisticien des attentats qui lui colle à la peau.

« Les logisticiens, on les connaît, ils sont morts, ce sont indéniablement les frères El Bakraoui (Ibrahim et Khalid El Bakraoui, futurs kamikazes du métro et de l’aéroport de Bruxelles, ndlr). » Il les a aidés, c’est incontestable : en louant des appartements sous une fausse identité, des voitures sous sa véritable identité, il a convoyé des hommes. Mais tout cela, refusé Me Rezlan n’est que « la partie émergée de l’iceberg ». « Mohamed Bakkali a une fonction très précise : cacher le rôle des frères El Bakraoui. » Dans le dossier du 13-Novembre, il n’intervient d’ailleurs qu’en amont, entre septembre et tout début novembre 2015. Mais après la période de localisation et d’installation des terroristes, aucune trace ADN ne le repose aux caches où ont été utilisés les armes, fabriqués les explosifs. De la cellule terroriste, il ne serait qu’un maillon ». « On nous dit que sans la logistique, il n’y aurait pas eu d’attentat. Mais sans Mohamed Bakkali, il y aurait eu des attentats. Les frères Bakraoui en auraient trouvé un autre. Et après son arrestation (le 26 novembre 2015, ndlr) ils en ont trouvé un autre », insiste l’avocate.

« Il est le seul », souligne-t-elle, « à être poursuivi pour complicité d’association de malfaiteur terroriste à qui on ne reproche aucun acte de participation ». Alors pourquoi les at-il aidés, et que savaient-il ? Orly Rezlan ne se risque pas à prétendre qu’il était « l’idiot utile » des frères Bakraoui. Lors d’une de ses rares prises de parole en début de procès, lorsqu’il fut question d’évoquer la personnalité des accusés, son intelligence a frappé tout le monde. Il a d’ailleurs obtenu une licence de sociologie en prison. Elle décrit un homme religieux, un salafiste, mais chez qui on n’a pas retrouvé la moindre propagande jihadiste. Certes, reconnaît son avocate, le téléphone qu’il partageait avec son épouse a opportunément disparu, « mais on ne le lui a jamais réclamé ». Alors dans la panique de son arrestation, elle l’a fait disparaître. Ce qui s’y est avéré ne pourra donc servir ni à la dédouaner ni à l’incriminer.

Alors, entre le jihadiste adhérant développé aux thèses noires comme le drapeau de l’État islamique et l’oie blanche qui ne convaincrait personne, l’avocate a voulu proposer « une zone grise ». Dans les quartiers de Bruxelles de 2015, on est sensible aux malheurs du peuple syrien. Et dans un climat de complaisance, certains n’hésitent pas à exploiter la culpabilité et la mauvaise conscience des musulmans qui ne nécessitent pas assez « leurs frères dans la peine ». « Il suffisait de tirer un peu sur le fil de la crédibilité pour obtenir de l’aide à peu de frais », poursuit Me Rezlan. « Les choses se font lentement, une chose puis une autre, on se dit que ça n’ira pas plus loin. Et Mohamed Bakkali, qui n’aurait pas commis un attentat, qui n’aurait pas aidé à commettre un attentat, a donné son aide. »

Jusqu’où ? « On a pu lui dire des frères arrivant du Shâm (la Syrie, dans le vocable islamiste, ndlr), ils ont besoin de se cacher. Mais on n’a pas pu lui dire “des frères arrivent et ils vont procéder à un attentat de masse et tu vas nous aider à découvrir le visage”. Mohamed Bakkali n’aurait pas accepté cela », conclue l’avocate.À sa suite, Me Abraham Johnson vient nourrir cette thèse en défendant l’idée d’un « cloisonnement » stricte de la cellule terroriste où chacun n’aurait jamais su plus que ce qu’il avait besoin de savoir et où les seuls qui savaient tout se destinaient à mourir. Il vient puiser en cela dans le vocable militaire utilisé par les avocats généraux dans leur réquisitoire. Ils avaient décrit la mise en place autour des frères Bakraoui d’une véritable « tête de pont » de l’État Islamique, un avant-poste de Daech en plein cœur de Bruxelles. « S’il y a tête de pont, s’il y a organisation militaire, alors immanquablement vous devez retenir l’hypothèse que la division du travail terroriste s’attache à un cloisonnement parfaitement étanche », tranche l’avocat.

Me Rezlan doit ensuite tenter d’expliquer pourquoi, après son arrestation le 26 novembre et alors qu’il se présente lui-même au commissariat dès qu’il apprend qu’il est recherché, Mohamed Bakkali ne dénonce pas les frères Bakkali. Ce qui avait fait dire aux avocats généraux : « Vous saviez tout, vous pouviez tout empêcher le 13 novembre comme le 22 mars. » « Cette phrase n’est pas seulement cruelle, elle est facile », s’indigne l’avocate. « Les frères Bakraoui connaissaient sa femme, sa sœur, ses enfants, ses beaux-parents, ses lieux de vie. La confiance dans ce type de situation, ça n’existe pas. Ce qui existe, c’est la peur. » Cette version des faits arrive tard dans ce procès et souffre de n’avoir pas été portée par l’accusé lui-même au cours des audiences.

Mais l’avocate fait mouche lorsqu’elle s’attaque au sens de la peine qui sera remise à son client. En demandant la perpétuité, concluant l’avocate, « on vous a demandé le prix du sang. Que la justice soit exemplaire ». « Il faut que la justice passe, soit exemplaire, implacable, au risque d’oublier que la première fonction de la justice, c’est d’être équitable. Si, au nom de l’émotion provoquée par ces crimes, on en arrive à condamnér, à l’égal de l’assassin, le complice d’actes préparatoires, le loueur de voitures et de maisons, alors il faudra admettre que l’ État de droit aura fondu sous le choc. Je vous demande de ne pas briser les digues de l’État de droit, de faire l’effort de ne pas glisser ».

À lire les comptes rendus d’audience du procès du 13-Novembre ici

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