« On a été traité comme des animaux »… Le récit glaçant des supporters de Liverpool au Sénat

Au Senat,

Depuis la fenêtre du salon Talleyrand d’un cabinet d’avocat du 1er arrondissement de Paris, Ted Morris sort son téléphone et prend quelques clichés du Jardin des Tuileries, histoire de marquer le coup. Car c’est probablement la dernière fois que le président de l’association des supporters handicapés de Liverpool, lui-même en fauteuil roulant, revient dans la capitale française. Encore très marqué par les événements du 28 mai dernier lors de la finale de la Ligue des championsil a dû se faire des misères pour traverser à nouveau la Manche pour revenir ici témoigner devant la commission d’enquête du Sénat, avec son acolyte Joe Blott, président de l’influente association des fans des Reds « Spirit of Shankly ».

C’était pour eux un devoir de se déplacer en personne afin de porter la voix de milliers de supporters anglais encore « traumatisés » par ce qu’ils ont vécu au Stade de France. « On ne peut pas transmettre les mêmes émotions en visioconférence », nous dit-il, deux heures avant le début des auditions. Dans sa sacoche brodée aux couleurs de Liverpool, il garde précieusement les témoignages des « malades, des aveugles, des personnes handicapées, des personnes en fauteuil roulant, des rescapés d’Hillsborough » qui pour la plupart ont peur pour leur vie en venant chez nous assister à un match de football.

Pendant une bonne heure, les visages encore marqués, les deux hommes nous racontent l’objectif de leur visite : « Faire toute la lumière sur ce qu’il s’est réellement passé, exige l’ouverture d’une enquête indépendante de l’ UEFA et répondre aux mensonges de M. Darmanincar on ne peut pas laisser dire, comme l’a fait votre ministre, que les supporters de Liverpool sont responsables de tout ça ».

Quand il évoque le ministre de l’Intérieur, Joe Blott essaie de contenir sa colère. « Ses mensonges et ses accusations fallacieuses ont été ajoutés aux traumatismes déjà immenses des supporters. Il aura beau s’excuser, il n’effacera pas tout le mal qu’il a fait », dit-il. « Il devrait avoir honte et démissionner », embraye Ted Morris. Deux heures plus tard, devant la commission d’enquête, ces mots deviennent exigence : « Nous voulons que M. Darmanin démissionne ».

Témoignages glaçants et auditoire médusé

Avant d’écouter leurs témoignages, le président de la commission des lois François-Noël Buffet tenait à être clair sur un point : « Contrairement à ce qui a été dit par certains à la même place où vous vous trouvez aujourd’hui, et notamment notre ministre de l’Intérieur, les supporters anglais n’ont pas été à l’origine de ces incidents. Tout le monde est très clair là-dessus. » Ted Morris acquiesce et remercie le sénateur pour ces mots qui font chaud au cœur, après trois semaines de déni de la part des autorités françaises. Il sort alors ses papiers et livre les récits glaçants que lui ont fournis des supporters handicapés de Liverpool. En voici trois qui suffisent à comprendre l’horreur vécue par des milliers de supporters le 28 mai.

  • « F, 8 ans, autiste, qui est venu avec son père et son frère de 13 ans, et qui s’est retrouvé écrasé contre les grilles du stade, gazé par la police, séparé de son papa et de son grand frère dans la cohue et qui a été terrifié à l’idée de mourir ».
  • « S, 13 ans, en fauteuil roulant, retenu sous un pont aux abords du stade, attaqué par des bandes de voyous avant d’être gazé par les forces de l’ordre. Quand ils ont jeté des gaz, il a cru que les policiers jetaient des bombes, il s’est cru au beau milieu de la guerre en Ukraine ».
  • « N, qui souffre de scléroses multiples, gazé à trois reprises par les policiers français. Depuis ce jour, il a fait une chute et il est aujourd’hui très, très malade »

Depuis son pupitre, François-Noël Buffet écoute, la mine grave. Et avec lui la quinzaine de sénateurs et sénatrices ayant fait le déplacement mardi après-midi. « Ce qui s’est passé est une honte pour les autorités françaises, enchaîne Morris. Les supporters handicapés ont été traités comme des animaux par des gens censés assurer notre sécurité. A la place, en plus de nous gazer et nous bousculer, ils nous ont laissés livrés à nous-mêmes quand nous faisions attaquer par les gangs. Nous n’avions d’autre choix que de fuir pour sauver notre peau. On ne pardonnera jamais aux autorités, elles sont les seules responsables de ce fiasco ».

« Ils nous ont pris pour des hooligans »

A ses côtés, Joe Blott précise que ces événements ont fait les « choux gras de la presse partout dans le monde », rappelant s’il en était encore besoin la portée internationale de ce désastre organisationnel, et ce, à un an d’accueillir la Coupe du monde de rugby et à deux ans des Jeux Olympiques de Paris. Pour ce fin connaisseur du mouvement « supportériste » de Liverpool, qui affiche une soixantaine de déplacements européens – « sans le moindre problème de violence » – au compteur, « la police française est restée bloquée dans les années 80 ».

« Ils nous ont pris pour des hooligans, souffle-t-il. Ce sont ces préjugés faux, bénissants, qui ont poussé la police française à ignorer les recommandations de leurs homologues anglais, qui leur ont pourtant été précisées dans un rapport que les fans de Liverpool ont pour habitude de se comporter de la manière la plus pacifique qui soit en déplacement. »

Pour le président de « Spirit of Shankly », « entendre les autorités françaises répéter les mêmes mensonges qu’il y a 33 ans, lors de la catastrophe d’Hillsborough, a rouvert des blessures immenses et énormément de peine et de chagrin » au peuple Rouge du nord de l’Angleterre. « En France, découvert-il, vous voyez les supporters de foot comme un problème et non comme une solution ». Ces mots font étrangement écho à ce que dénoncent les spécialistes des tribunes tout au long de l’année au sujet de la gestion des supporters du championnat de France.

La France ne sait plus gérer les supporters

C’est d’ailleurs ce que dira Ronan Evain, le directeur exécutif de l’association Football Supporters Europe, qui accompagnait Joe Blott et Ted Morris au Sénat. « Ils ont été traités exactement comme on traite nos supporters toute l’année : comme une menace. C’est une approche dangereuse, datée. La France n’est pas une île et elle doit apprendre de ce qui se fait de mieux chez nos voisins européens en matière de gestion du ‘supportérisme’ ».

C’est en ce sens que l’avocat Pierre Barthélemy, spécialiste de la question des supporters et observateur pour FSE le soir de la finale, décide de conclure ces auditions. « Nous sommes aussi là aujourd’hui pour nous pencher vers l’avenir, car nous sommes capables de nous améliorer. Le Sénat a d’ailleurs souvent été un acteur majeur sur ces questions, notamment à travers l’excellent rapport au titre certes provocateur « Faut-il avoir peur des supporters ? », mais rempli de bonnes pistes. »

En huit points, l’avocat détaille ce que la France doit faire pour ne plus jamais être la risée du monde et la hantise des supporters étrangers. Parmi eux, citons l’autorisation des cortèges et leur encadrement par des forces de l’ordre formés pour ça, une meilleure compréhension des profils des supporters selon les clubs, une meilleure formation et rémunération des stades, souvent jeunes et mal payés, la systématisation de sanction individuelle en lieu et place des sanctions collectives et la fin de cette doctrine (typiquement française) du 100 % répression et 0 % dialogue.

Avant de délivrer et libérer l’auditoire, le président de la commission des lois demande à Pierre Barthélemy de lui fournir cette liste afin que ces recommandations ne tombent pas dans l’oubli dès la séance levée. C’est le but même de ces auditions et le souhait le plus cher des représentants des fans de Liverpool. Et Joe Blott de conclure : « On ne le fait pas uniquement pour nous, on le fait pour les supporters du monde entier qui aiment la France, on le fait pour vous, pour l’image de votre pays. La France a là une occasion unique de tirer les conclusions de ce désastre avant de recevoir les Jeux Olympiques à Paris. Merci de nous avoir écouté. »

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