Petites histoires d’un grand Bouclier : mie de pain, plongeon, surf et “coups de canne”

Ah, si le Bouclier de Brennus pouvait parler ! Si le trophée le plus convoité du rugby français pouvait raconter ne serait-ce qu’un dixième de ce qu’il a vécu au fil du siècle, et davantage. Pour tenter de retracer les péripéties traversées depuis 1892 par le “bouclard”, on a donné la parole à ceux l’ayant un jour eu entre les mains. écoutez-les…

T’en as bavé, poto. Tu en as vu, des trucs, drôles ou sordides, en 140 ans de troisième mi-temps. Tu en as connu des pognes qui te hissaient aux cieux, des torses qui t’étreignaient, des bouches qui, avides, éprises ou en sang, te couvraient de baisers. Tu en as fait des voyages, à Barcelone avec la bande à Dupont, chez Castel avec les gars du show-biz et même jusqu’au sommet du Canigou, juché sur les épaules de David Marty…

Des Brennus ? Bernard Laporte en a gagné une saignée : deux aux commandes du Stade français, un sur la Rade et un autre, probablement le plus jouissif de tous, en tant que capitaine du CABBG en 1991. Il nous contenait, lundi matin : “Après le premier titre du Stade français en 1998, j’avais un peu de mal à quitter le Bouclier. Je l’emmenais en boîte de nuit et le ramenais chez moi, le matin. C’était fort, quoi. Ce soir- Là, Max (Guazzini, NDLR) m’avait demandé de porter le trophée au Lido. J’ai filé sous la douche, pris le Bouclier et suis monté dans le petit ascenseur de mon appartement du treizième arrondissement. Là, j’ai croisé la concierge de l’immeuble, qui m’a dit : “Mais enfin, Monsieur Laporte ! Qu’est-ce que c’est que ce truc ?” J’étais scié.” Ce qui est précieux aux yeux de certains ne l’est pas donc aux yeux des autres et Jean Baptiste Lafond, champion avec le Racing en 1990, ne dit pas autre a choisi : “Le Bouclier ? Il m’a marqué à vie et dans tous les sens du terme. Déjà, parce que je l’ai pris sur la gueule dans la piscine du Parc des Princes, qu’il m’a valu dix points de suture et le bonheur de faire la soirée avec, sur la tête, un rouleau de papier cul. Ensuite, parce qu’il m’a permis de vivre un de ces moments d’humanité que je n’oublierai jamais.” Trois jours après le sacre du show-biz, Lafond décidait donc de rejoindre, en voiture, le Pays basque et en chemin, s’arrêtait à Villeneuve-de-Marsan (Landes) pour faire le plein : “J’avais mis le bouclard sur le siège arrière et en le voyant, le pompiste a eu un temps d’arrêt. Il m’a dit : “C’est bien ce que je crois, monsieur ?” Je lui ai répondu que oui. Il a souri, l’a touché, embrassé. On a fait une photo, une autre et le mec avait du bonheur dans les yeux. C’était ça, la puissance du Brennus… Tout ce que je ne pouvais mesurer dans les rues de Paris…”

L’instant X de Maxime Mermoz

À Perpignan, le “planchot” connut quelques sueurs froides à l’été 2009. Julien Candelon, champion de France avec l’Usap cette année-là, explique : “Un midi, après une interminable nuit de bringue, on a décidé d’emmener le trophée dans un restaurant de la cote. On l’a posé sur la table et on s’est tous assis autour.” Là, le numéro 8 samoan Henry Tuilagi (1,85 m et 130 kg) a commandé un “steak très cuit” au serveur et en Catalogne, la vie a suivi son cours. “ Quand Henry disait très cuit, enchaîne Candelon, c’était de la semelle. Du pneu, quoi ! Quelques minutes plus tard, le serveur est revenu avec la viande. Henry l’a goûtée et lui a poliment demandé une cuisson plus forte. Le jeune homme est revenu deux minutes plus tard mais pour Henry, ce n’était toujours pas assez cuit. Quand le serveur est arrivé dans la salle pour la troisième fois avec la barbaque encore un poil trop rouge, Henry s’est saisi d’un couteau et très en rogne, l’a planté dans le bouclier ! Je revois encore le surin faire des allers-retours sur le planchot ! Le serveur était tétanisé. Et nous aussi, d’ailleurs…” Mais si les Catalans menèrent parfois la vie dure au Brennus, ils surent aussi le couvrir d’amour. Maxime Mermoz, trois quarts centre de l’Usap en 2009, raconte à présent : “Personnellement, j’ai quitté Perpignan au lendemain du titre pour partir en tournée en Nouvelle-Zélande. À l’époque, on te disait que c’était normal, que le rugby était comme ça depuis cinquante ans et qu’il n’ y avait aucune raison de le changer… Bref… J’ai néanmoins vu passer quelques photos de nos célébrations.” Et ? “Le Bouclier a reçu beaucoup d’amour, cette année-là. Il a même servi d’objet coquin à certains de mes coéquipiers, qui y ont mis quelques coups de canne.” Mais non ? “Mais si ! J’avais d’ailleurs trouvé ça génial. Le Bouclier, c’est un matelas dont tu peux seulement te servir une fois dans ta vie ! Le tout, c’était juste de bien désinfecter derrière.” Ben ouaï…

Bouscatel et la mie de pain

Il en a tant vu, le Brennus. Il a été surfé par Romain Ntamack en 2019, à Leucate. Il a servi de planche à Camille Chat et Brice Dulin dans la piscine du Camp Nou, en 2016. Il a vibré, la même année, au son du Haka qu’avaient déployé pour lui Dan Carter, Joe Rokocoko et Chris Masoe, les All Noirs des Hauts-de-Seine. Il a subi mille morts lorsque Rabah Slimani s’en est servi pour faire du “ventriglisse” en 2015, dans les vestiaires du Stade de France. En 1992, il a même failli disparaître à jamais, Aubin Hueber disant à ce sujet dans les colonnes du Nouvel Obs : “Cette année-là, Toulon était à feu et à sang. En fin de soirée, le Bouclier a fini dans la Rade et nous, les joueurs, ont plongé comme un seul homme dans l’eau du port pour qu’il ne coule pas.” Et parce qu’“ici, tout est différent”Mourad Boudjellal, président du RCT de 2006 à 2020, ne met pas s’empêche d’y poser sa signature : “En 2014, nous disions-il cette semaine, j’ai voulu marquer le passage du Brennus dans le Var. Sous la plaque, j’ai alors glissé un petit mot qui disait : “Ceci est la propriété du RCT. Merci de le restituer après utilisation”. Il y est peut-être encore, allez savoir !” Et s’il y est encore, nul doute qu’en lisant ces lignes, les bons amis de Boudjellal à la Ligue traqueront le billet pour le faire disparaître avant le coup d’envoi de ce soir…

Commentaire Harinordoquy l’a customisé

À Toulouse, on a eu l’objet tant de fois entre les mains (vingt et une, pour être exact) que les Rouge et Noir ont logiquement eu plus de temps que les autres, pour le marquer de leur empreinte, effaçant une année avec du sparadrap tous les titres du Castres olympique ou une autre, le rafistolant comme ils le peuvent après une nuit sauvage : “En 2011, ait expliqué René Bouscatel à nos confrères de la Dépêche du Midi, le Bouclier s’est retrouvé en pièces, rue de la Soif à Paris. Nous avons alors cherché de la colle à bois partout mais incapables d’en trouver, on a, avec les joueurs, mâchouillé de la mie du pain pour essayer de recoller les morceaux. Il est arrivé comme ça, place du Capitole.” Vous savez quoi ? Les Biarrots avaient fait pire, en 2005. Et celle-là, c’est Imanol Harinordoquy qui la rappelle : “Pour s’approprier le Bouclier, on avait décidé de le “personnalisateur”. On avait rayé les noms des clubs ennemis, je vous laissais imaginer, puis on avait écrit dessus, démonté les angles dorés, retiré la plaque et même le cercle central. Le Brennus ne ressemblait plus à rien mais ce que nous ne savions pas, c’est que nous devions le présenter deux jours plus tard au conseil régional et qu’il devait être nickel. En voyant l’objet, nos dirigeants ont pété un plomb. Ils l’ont envoyé en urgence chez un artisan, qui lui a refait une beauté en une nuit. C’était un défi sacré. Mais c’est passé la crème…”

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